Eulogy by Pierre Dieudonné

Témoignage de Pierre Dieudonné

Mon cher Jacques,

Il y a huit jours, ce dimanche après-midi est soudainement devenu bien sombre.
En moins d’une heure, j’ai appris ton décès et celui d’un autre ami qui a aussi beaucoup compté dans ma vie, Tom Walkinshaw.

Toi, Jacques, tu m’as initié aux 24 Heures du Mans et tu m’as fait entrer au cœur du monde de Ferrari. Tom m’a permis de gagner les 24 Heures de Francorchamps en faisant de moi son co-équipier.

En 1965, j’étais encore collégien quand tu m’as accueilli au sein de l’écurie Francorchamps : comment oublier ces 24 Heures du Mans pendant lesquelles je tendais le panneau de signalisation au passage des Ferrari jaune, les tiennes.

La 250 LM de Dumay-Gosselin était solidement installée en tête de l’épreuve lorsqu’on la vit arriver au ralenti avec l’arrière déchiqueté : un pneu venait d’éclater, laissant la voie libre à une autre Ferrari, la rouge de Jochen Rindt et Masten Gregory.

Mais il y avait aussi la 275 GTB que Willy Mairesse et Jean Blaton amenèrent à une exceptionnelle troisième place, en remportant la victoire au classement Grand Tourisme.
Quels souvenirs!
Ferrari était au sommet de sa gloire, ainsi que cette Ecurie Francorchamps qui était la tienne et qui faisait la fierté de la Belgique sur les plus fameux circuits du monde.

Un peu plus tard, tu as vendu à mon père la première Honda S800 que tu avais importée en Belgique, et qui fut pour mes 20 ans un merveilleux J’aimais venir à ton garage de la rue Goffart, qui sentait bon la course.

Et puis, avec ton ami Jean Blaton, tu as construit ce fantastique nouveau garage, énorme et ultra-moderne. Tellement beau qu’on s’y croyait plongé dans les aventures de Michel Vaillant.
Toi et Philippe Lancksweert avez constitué une équipe mémorable.

Comment oublier ces dîners que tu aimais organiser, avec tes bons amis qui étaient tous de fins connaisseurs.
Les tables étaient dressées dans le garage, entre les Ferrari et les moteurs démontés.
C’était un décor irréel et on parlait Ferrari entre nous jusque tard dans la nuit.

Ton enthousiasme pour la course et ton esprit d’entreprise étaient tellement grands qu’aucun projet n’était impossible. Ton optimisme balayait tous les obstacles.
A un âge où tu aurais pu lever le pied, tu t’arrangeais avec ton ami français Daniel Marin pour perpétuer la grande tradition des écuries d’importateurs Ferrari.Trois fois, grâce à vous, j’ai eu le privilège de piloter des Ferrari aux 24 Heures du Mans, les 512 BB.
Avec Gaetano Florini, l’ingénieur de l’Assistance Clients, vous complotiez pour avoir le soutien de l’usine et vous faisiez en sorte qu’Enzo Ferrari voie tout cela d’un bon oeil.
Enzo Ferrari, dont tu fus avec Luigi Chinetti le plus ancien importateur.

Enzo Ferrari, que tu m’as permis de rencontrer à quelques reprises, autres moments bien sûr aussi intenses qu’inoubliables.
Tu connaissais tout le monde à Maranello, ceux que l’on appelait affectueusement la « vieille garde » et qui ont construit la légende.

Tu m’as aussi fait connaître la F40, celle dont tout le monde a rêvé.
Et tu as fait en sorte que je sois le premier journaliste à pouvoir l’essayer.

Et puis il y a eu ce formidable événement FF 40, que tu as organisé à l’occasion du 40e anniversaire de ton activité d’importateur Ferrari.
Les plus belles voitures et les invités de marque sont venus à Bruxelles du monde entier.
C’est la dernière fois que j’ai revu Florini.
Peu de temps après, quand il est décédé, j’avais écrit un article pour rendre hommage à sa mémoire. Avec ton complice Jean Blaton, vous avez fait agrandir et encadrer cet article, vous en avez remis un exemplaire au Président Luca di Montezemolo et tu l’as mis en évidence au Garage Francorchamps : on n’oublie pas ses compagnons d’armes !

Les armes, tu n’en parlais pas mais tu les as défiées en t’engageant activement dans la Résistance alors que tu n’étais encore qu’adolescent.
Tu étais de ces héros grâce à qui nous avons pu vivre heureux dans un monde libre.
Une fois la guerre finie, en t’engageant derrière un volant sur les circuits, tu as pris d’autres risques de mort prématurée.
Comme ton ami le plus proche, Charles de Tornaco, un deuil qui t’a marqué et dont tu parlais souvent.
Ta propre mort, quand tu l’évoquais, c’était toujours avec humour.
Et n’est-ce pas la meilleure attitude face à l’inéluctable ?

Tu as vu le monde changer autour de toi.
Petit à petit, certains aspects de son évolution t’ont rendu un peu moins enthousiaste. Il y avait aussi le poids du temps qui passait.
Aidé par Michèle et quelques autres, tu as entamé cet énorme travail d’archivage qui constitue aujourd’hui la mémoire de Ferrari.
Une œuvre de Titan, un travail que tu disais sans fin.
Tu voulais que cette Fondation te survive et – bien sûr – elle le fera.
Ta fille Florence y veille, à qui tu as transmis ta nature entreprenante et optimiste.

C’est une évidence que tu nous manques cruellement, Jacques.
Et plus particulièrement à ton épouse, à Florence, à ta petite-fille Prune, aux autres membres de ta famille et à tes amis les plus proches.

Mais nous devons dès à présent t’imaginer parmi tous tes compagnons.
Ceux qui te manquaient et que tu as maintenant retrouvés : Charles de Tornaco, Willy Mairesse, André Pilette, Gaetano Florini, Enzo Ferrari et tant d’autres….

Quelle fête cela doit être là-haut !

Tu as encore tellement d’histoires à leur raconter…
C’est certain : tu ne verras pas le temps passer avant qu’un jour – même s’il est peut-être lointain, qui le sait ? – nous ne venions te rejoindre.

Pierre.

Farewell to Jacques Swaters